La conversation continue



A propos de L’événement psychanalytique dans les entretiens en yiddish.
   Préface de Robert Samacher. Max Kohn, Collection « Culture et langage »
   Editions MJW Féditions, Paris, 2015.
            Site : http://www.maxkohn.com


Le dernier livre paru de Max Kohn est son texte le plus polyphonique. A mesure que son œuvre progresse, avance, la nécessité d’un style différent apparaît. L’exposé linéaire, comme l’aime la linguistique ou le positivisme, n’est pas adéquat à son objet comme dirait Spinoza que Max Kohn aime parfois citer, en élève ravi de Robert Misrahi.
En plus de dix ans Max Kohn a collecté plus de trois cents entretiens de yiddishophones de par le monde, sorte de grande archive vocale et visuelle d’un certain état de cette langue « mappemonde » pour reprendre le mot de Rachel Ertel et de la civilisation de la yiddishkeyt.
C’est une anthropologie, et le dispositif, toujours le même, avec une consigne : on parle dix minutes en yiddish, donne le standard qu’il faut à un protocole. Chaque interviewé sait, sans en prendre toujours conscience ne le croyant pas, ou le déniant parfois qu’il a à l’horizon un collectif, d’autres interviewés et une chaîne de radio en Australie (SBS Radio Yiddish) qui rendra publique sa parole. Les interviewés, observe Kohn, sont dans une étrangeté les uns aux autres, et ne s’intéressent pas vraiment à ce qui a pu se dire ou se passer dans les autres entretiens, comme si, chacun étant pourtant placé dans les mêmes conditions objectives, le continent commun n’était pas suffisant, ou comme si cette affaire du yiddish était devenue trop personnelle.
Dispositif complexe et presque ambivalent car ces interviews se déroulent le plus souvent dans le cabinet de Max Kohn. Bien sûr, le sujet n’est pas allongé, et ce n’est pas une analyse. L’analyse est d’abord et radicalement un transfert avec un analyste qu’on prend pour un autre, successivement même pour plusieurs autres, quitte à l’insulter parfois, quand un de ces autres d’occasion, d’emprunt, le mérite. Les entretiens de Max Kohn, qui n’est pas dans la position de l’analyste, quant à eux n’impriment pas à la scène le transfert frontal. J’ignore si certains interviewés ont souhaité entreprendre une analyse avec lui, ou avec un autre. Pour en parler. Une des différences aussi entre les interviews et une analyse qu’on imaginerait ultra-rapide, c’est que les interviews ne doivent faire perdre aucune face à quiconque, alors qu’une analyse est là où il faut parfois la perdre, et où c’est l’interprétation la plus folle, la plus inhabituelle qui est souvent la meilleure. Le yiddish, Max Kohn avait déjà travaillé ce thème dans le splendide Traces de psychanalyse avec Isaac Joseph, est peut-être une des langues du monde les plus proches d’une certaine raison de la folie ou l’inverse.
Il se trouve qu’aussi universelle qu’ait voulu être la psychanalyse, elle eut ce génial mérite d’amener tous les sujets à se savoir assez dignes pour livrer leur récit en face d’un autre, qu’elle s’est ouverte aux modèles de la science, qu’elle reconnaît en être contemporaine, sans jamais ou presque se prendre dans un paradigme qui ne serait pas le sien, et qu’elle a d’abord été écrite en allemand, par un personnage qui était juif et un peu yiddishisant, mal gré qu’il en ait eu parfois. A rebours de bien des héritiers de Freud, juifs ou pas, prompts à oublier cette dimension du fondateur de leur discipline, Max Kohn nous propose juste de faire comme Freud et d’« écouter le yiddish ».
Toute l’œuvre de Max Kohn, depuis son commencement avec l’étude du préanalytique chez Freud, est de maintenir sans prosélytisme du tout le goutte-à-goutte yiddish dans l’art de la rencontre qu’est la psychanalyse. La page qu’il consacre aux conversions est cinglante et combien lui semblent préférables et l’art de les éliminer, comme on le fait pour l’hystérie, et l’art d’un peu de conversation, ce qui est bien au fond, rappelle-t-il en citant l’écrivain Cyrille Fleischman, la civilisation. C’est ainsi que ces entretiens yiddish sont comme des gouttes-leçons, ou encore, autre métaphore voisine, des perles-leçons, comme on a pu dire. Perles qui enfilées peu à peu finiront peut-être par donner au suffixe keyt dans yiddishkeyt son sens en yiddish de chaîne. Cette maintenance est un travail de romain si j’ose dire, et Max Kohn, avec pudeur, évoque sa fatigue :
J’ai dû faire le travail d’au moins deux générations et je suis épuisé. Il y a de la casse. Je ne suis pas responsable de tout. Je ne peux pas non plus éviter le piège de l’assimilation ou de l’orthodoxie sans parler des effets du marranisme où les choses se dissolvent tellement qu’il ne reste rien et moins que rien. J’essaie de maintenir les choses ouvertes et ce n’est pas facile. La tradition juive ne se réduit pas une tradition religieuse et le religieux n’est pas que dans les religions.
L’état du « jargon » est tel qu’il faut, si on peut dire, en passer par une clinique. Transmettre sans un savoir clinique, c’est cimenter, folkloriser à l’excès, et être sûr de tout perdre. Cette clinique n’est pas une psychopathologie, le yiddish n’est pas un malade à soigner, il a des symptômes dont il faut tenir compte, et, comme dans les traités médiévaux, de façon assez proche des gestes du compagnonnage qui est une des notions herméneutiques du livre Max Kohn ouvre quatre portails :


Le premier portail est absolument freudien : parler n’est pas innocent et en yiddish non plus. Ce n’est pas sous le prétexte qu’elle serait en soi une langue plus douce ou tendre que les autres ce serait alors une ontologie trouble  qu’on ne peut pas s’y assassiner en famille. La tendresse de la langue yiddish n’est du reste pas nécessairement, pas ou moins qu’ailleurs, la tendresse entre sujets, c’est d’abord une tendresse à la langue elle-même, comme si la langue née pour et de l’exil avait dû prendre soin d’elle-même. Que la langue soit à ce point sensible comme phénomène  avec des tons très bas et fort peu occidentaux, fait observer Imre Kertész  est un des déclencheurs de la possibilité de l’analyse. Il y a comme une loi qui en découle : la parole ne parle que de transfert et ne parle que des sujets et des rapports entre eux. Et ce portail avance deux concepts car pour Max Kohn, sans concept, sans les chevilles qu’ils sont pour constituer un dispositif même de fortune, tout plonge dans la mélancolie, ou le kitsch. Peu de choses sont moins kitsch qu’un texte de Max Kohn. 
Le premier concept est la mutilation. Toute langue pleine il peut y avoir de temps en temps une parole pleine est meurtrière. Elihou, dans le livre de Job, est plein (malé) de mots. Plein, ce qui serait une bonne chose, sauf que l’hébreu lui retire son aleph et le mot change de sens pour signifier, amputé de son aleph, le mot amputation lui-même. Le yiddish est cette langue mutilée comme les petits camarades d’Aharon Appelfeld le furent par des chiens rendus méchants. La circoncision, qui est alliance par le mot, la brit mila, est l’inverse, elle est ouverture d’une glande, enseigne Alessandra Berghino, appelée à participer au chorus du livre.
Le second est la langue chiffon : l’analyse y dépasse largement le cliché du juif « schmattologue » et, dans un vrai tourbillon midrachique tisse jusqu’au bout la métaphore du juif couturier, cousant et causant, où, à une lettre près, le schmatt (tissu) frôle le schmad (gredin), et montre Abraham déjà en train, dans son atelier de confection, de coudre sans le couturer son peuple. Le mot sœur par exemple, en hébreu akhot, fait résonner ikhouï, la couture.


Le deuxième portail est celui des rencontres, et une rencontre, Vladimir Jankélévitch la définit minimalement, dans l’éthique du presque rien qui fut la sienne, comme quelque chose qui « n’est pas rien et qui arrive ». C’est un événement. Maldiney disait que le psychotique se reconnaissait typiquement à ce qu’aucun événement ne lui venait. Et le propre de l’événement, contre le nihilisme qu’on peut entendre chez ceux qui vendent des événements, de l’événementiel, comme des marchandises, ou qui « font » un événement, c’est qu’il est imprévisible car il est d’ordre messianique. Les interviews yiddish, latéralement à l’analyse, se donnent comme ambition non de sauver la langue  car personne ne le peut seul, sinon peut-être les poètes, juifs ou pas (Erri de Luca a fait beaucoup pour pointer ce que cette langue dit encore à tous) tant c’est la langue qui nous parle et nous parabole –, mais de créer ainsi des petites brisures, des petites coupures qui d’un coup décaleront la routine pulsionnelle vers un autre représentant possible du désir. Non sauver la langue qui vit ici avec des petits hauts dans le monde orthodoxe, dans certaines formes de théâtre contemporaines, et avec de grands bas en Europe. Non sauver la langue donc, mais continuer à nous laisser prendre par elle. Le Witz reste car avec le yiddish, c’est bien toujours au reste, à l’irréductible qu’on a à faire l’instrument privilégié de cette acupuncture. Max Kohn fait dans une longue page la liste non exhaustive de quelques théories du Witz. Dans la façon d’appeler brièvement asyndètiquement les arguments des autres théories (on trouve celle de René Lew), il y a, implicite, la manière dont la page talmudique appelle l’avis de tel rav de tel rabbi, ou la façon dont certains versets sont comme juste évoqués, sans aucun souci de synthèse, amenant juste comme une condensation non résolutoire qui permet par association, hors organon, que se crée un nouveau secret, une nouvelle sécrétion.


Le troisième portail consacre une nouvelle entrée du Witz : c’est une chute d’une langue sur... elle-même, c’est un écart qui soudain fait un instant resurgir la trace de la langue infantile perdue, et qui doit l’être pour le sujet, lui permettant juste de nourrir, comme un lait assouplit le cuir d’une chaussure, la langue maternelle officielle. Le Witz est ce dédoublement, et dans le double il y a trois objets : l’objet et son double et le fait qu’il est son double. Le Witz est toujours un trio bancal et l’œdipe d’un coup apparaît dans un sourire qui l’invite à le dépasser. Il faut des Witz toute une vie. Freud entend linguistiquement et germaniquement le Witz, il le démonte, et du coup, selon Max Kohn, il fait du « surplace », car il ne l’entend pas ou ne veut pas l’entendre en yiddish. Le Witz n’a pas de structure algorithmique, mécanisable, il n’y a pas de machine à Witz, c’est une question d’allocution quand soudain surgit sur un côté un allocutaire imprévu, un chemin qu’on n’avait pas vu, un autre.
Le Witz se tient au plus proche de l’infantile qu’il faut apprendre à quitter peu à peu et qu’on peut retrouver juste comme par des points de couture entre soi et les autres, par ces petits points de vie.


Un quatrième portail s’est imposé. Il faut quatre murs pour une cabane. Ce quatrième portail porte un titre babélien : la confusion des langues, en référence à une lettre du 3 mai 1911 de Sandor Ferenczi à Freud où il lui fait part du « miracle » que lui semble être d’avoir pu deviner, en le lisant sur, à même son visage, le nom d’un adjudant qui ne lui avait rien demandé (la scène pourrait avoir un coté Raymond Queneau) en face de lui dans un omnibus : l’adjudant Kohn, Johann Kohn. Freud, quoique ne niant pas le fait, est dubitatif, comme il le sera toujours du reste avec les trouvailles curieuses de ce non moins curieux et si affectif Sandor. Freud pense que Ferenczi confond tout et qu’un nom n’a même jamais à se deviner. C’est le transfert seul qui donne leurs vies aux noms. Et dans la clinique du yiddish, ce transfert est toujours un transfert aux ancêtres-loque, aux corps inter-loqués des Lager. Max Kohn reprend le mot à Anne-Lise Stern et lui donne une orientation propre. C’est le quatrième pan de cette construction conceptuelle qui donne selon Max Kohn un sens raisonné au yiddish.

L’ouvrage est préfacé par son ami et collègue Robert Samacher, enfant caché, ce que ne fut pas Max Kohn. Ce serait une étude, ou d’ailleurs plutôt une nouvelle à faire, que de décrire ces deux-là se chercher comme on dit des enfants.

François Ardeven

27 octobre 2015